ESMA : le procès continue

Source : La Croix

13/12/2009 18:21

Procès Astiz, les accusés jouent la provocation



Dix-neuf militaires et policiers argentins ont commencé à comparaître vendredi 11 décembre pour répondre des crimes commis pendant la dictature

Ils arrivent menottés au tribunal. Une image que leurs victimes ont attendue pendant plus de trente ans. Accusés de l’enlèvement, la torture et l’assassinat de 85 personnes, à l’École de mécanique de la marine (Esma) pendant la dictature (1976-1983), ces anciens militaires risquent tous la prison à vie.

Mais c’est le sourire aux lèvres et un livre à la main qu’Alfredo Astiz, à qui on impute, entre autres, le meurtre de deux religieuses françaises, arrive dans la salle d’audience.

Polo blanc, pull bleu marine, jean et mocassins marrons, il conserve une attitude impassible tout au long de la lecture des actes d’accusation, feuilletant nonchalamment son livre, au titre évocateur : Tuer à nouveau. Comme une ultime provocation, à la fin de l’audience, il agite l’ouvrage face aux familles des victimes et aux rescapés de l’Esma.

Les 15 autres prévenus présents (trois étaient excusés pour problèmes de santé) ont opté pour le costume-cravate. Pendant l’audience, l’un d’eux fait des mots croisés. À la pause du déjeuner, tout comme le matin en arrivant, certains lèvent la tête vers la mezzanine où sont massés leurs proches, qui leur envoient des baisers.

Parmi ces derniers, la sœur d’Alfredo Astiz : « Ce procès est un cirque. Nous n’en attendons rien du tout, affirme Lucrecia Astiz. Mon frère avait 23 ans au moment des faits. Quelle responsabilité pouvait-il avoir à cet âge ? »

5 000 militants de gauche et supposés sympathisants ont disparu

La fille d’un des prévenus, l’ancien ministre des affaires étrangères Oscar Montes, se plaint d’une justice bancale : « Pourquoi juge-t-on ceux qui ont lutté contre la guérilla, et pas les terroristes qui posaient des bombes, lesquels d’ailleurs se trouvent maintenant au gouvernement ? », demande-t-elle.

Pendant la lecture de la liste macabre des tortures infligées à l’Esma, d’où 5 000 militants de gauche et supposés sympathisants ont disparu, pour la plupart jetés vivants d’un avion dans l’océan, elle ne peut s’empêcher de rire.

En bas, un tout autre sentiment anime les familles des victimes et les anciens détenus, séparés des militaires par une épaisse vitre.

« Lorsque les prévenus ont commencé à entrer, nous nous sommes tous levés pour essayer de reconnaître nos bourreaux, raconte Graciela Daleo, qui a passé quinze mois à l’Esma, où elle a été torturée à la « gégène », comme tous les autres. Même dans mes rêves les plus délirants, quand je me trouvais encagoulée, je n’imaginais pas qu’un jour j’assisterais à un tel procès. »

« On s’est tous dit : on a réussi »

Sa satisfaction est partagée par les autres rescapés. « Les voir entrer menottés, s’asseoir sur le banc des accusés, être bombardés par les flashs… Pas la peine de nous mentir : ça a été un véritable plaisir. On s’est tous dit : on a réussi », se réjouit Enrique Fukman.

L’attitude arrogante des prévenus ? « S’ils ont été capables des pires horreurs, on ne peut rien attendre d’autre d’eux », assure Graciela Daleo.

Près de 280 témoins défileront à la barre pendant au moins six mois. Il s’agit du second procès des crimes perpétrés à l’Esma. Lors du premier, il y a deux ans, le seul prévenu, l’ancien préfet Hector Febres, avait été retrouvé mort dans sa cellule, empoisonné au cyanure, quatre jours avant la dernière plaidoirie. Au total, 30 000 personnes ont disparu pendant la dictature.
Angeline MONTOYA, Buenos Aires

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